« Le devenir-minoritaire », une chronique de Miguel Benasayag sur France-Culture le 25 novembre 2003 au matin
Ma transcription de 20031125.miguelbenasayag.mp3 (6,6M) :
«
Bonjour tout le monde. À vrai dire ce seront quelques chroniques sur ce sujet à mon avis très important. Car le devenir-minoritaire, ça regarde tous ceux... les problèmes qui existent chez les gens qui veulent changer les choses dans le sens tout bêtement d'un peu plus de justice, d'un peu plus d'équité. Car d'une part ils constatent qu'il y a beaucoup de gens qui vivent mal, de plus en plus et qu'il y en aura de plus en plus qui
vivent mal. Mais, en même temps, ils ne trouvent pas les ponts, les passerelles, les liens réels qui pourraient unir ces gens-là avec les hypothèses et les groupes qui voudraient changer les choses. Alors, les militants, les gens tout bêtement engagés, concluent qu'il faut pour cela d'abord devenir majoritaire, pouvoir parler à tout le monde et après changer. Changer les choses, bien entendu. Or le problème réside justement que, à
vouloir devenir majoritaire, on s'oblige à ne pas dire ou faire des choses qui dérangeraient, elles, la norme. La norme et l'ordre majoritaire. Or, pour changer à faire tant de choses dans notre société, il faut pouvoir dire et faire des choses qui sont justement pas majoritaires. C'est ce qu'on appelle le "devenir-minoritaire".
Pouvoir dire, par exemple, il faudra entre autres qu'il n'y ait plus de bagnoles à Paris dans quelques temps. Voilà, c'est pas très majoritaire, ça. Ou bien dire, tout bêtement, les flux migratoires sont, seront - et toujours -, un phénomène tout à fait normal dans l'humanité. Voilà, c'est normal. Il n'y a pas à utiliser ça politiquement. Ou encore affirmer qu'il n'y a pas, il n'y aura jamais de croissance et
développement sans, parallèlement, croissance et développement des injustices. Sans parler des conséquences écologiques désastreuses de toute croissance et développement, et , - d'un point de vue majoritaire - on ne peut qu'approuver. Voilà quelques énoncés et pour les soutenir, il faut assumer justement le devenir-minoritaire.
Quelle définition on pourrait donc donner, rapidement ? Et bien, est minoritaire ce qui, tout en parlant à tout le monde (ça parle à tout le monde), c'est justement parce que ça ne parle pas de tout le monde ; ce n'est pas un ministre alternatif qui a son petit mot sur chaque personne. Non, ce sont des expériences intensives. Par exemple, les sans-papiers ont été pendant très longtemps cette expérience minoritaire qui ne parlait pas de
tout le monde, mais ça parlait à tout le monde. En général, c'est comme ça pour tous les laissés-pour-compte. Un devenir-minoritaire est une sorte de miroir, une monade à la Leibniz, dans lequel l'univers tout entier et la société toute entière peuvent se regarder, sans que pour autant, on ait là un discours qui à chacun dit sa petite chose. Sans prétendre donc parler à tout le monde, donc sans devenir
communiquant ; tel est le désir de toute personne engagée aujourd'hui, de toute personne qui fait de la politique, devenir communiquant. On déteste les expériences intensives qui restent minoritaires : on veut que de l'extensif. Or, vouloir être majoritaire à tout prix nous oblige à nous taire ou mieux encore ou pire encore, à mentir. À mentir : dire "vous aurez ci, vous aurez ça", tout en sachant que vous ne l'aurez pas.
Un autre exemple pour aller vite et pour illustrer comment on se piège quand on veut devenir à tout prix majoritaire nous a été donné l'autre soir avec le fameux débat avec monsieur Sarkozy à la télé - où la société toute entière discutait avec monsieur Sarkozy -. Il y avait un représentant de ce qu'on appelle l'altermondialisme, n'est-ce pas, et qui parlait avec le ministre. Alors à un moment
donné, il dit : "Monsieur le ministre, de la police", non, c'est quand même le ministre de la police, "euh, malheureusement vous avez dit que les prisons seront remplies". Et alors Sarkozy l'interrompt, et il lui crie dessus (comme c'était un bon ministre) : "Vous dites 'malheureusement', vous dites 'malheureusement' !". Et alors l'autre il dit : "Oui...". "Comment malheureusement que les prisons se remplissent", dit Sarkozy, "et les enfants qui se font attaquer, et les vieilles dames
auxquelles on casse le bras pour leur piquer leur sac !?". Alors l'autre, il y avait deux possibilités. Soit dire - ce qui est minoritaire - : "Mais la prison est quand même une injustice en soi et il se produit là des choses qui sont insupportables pour un État de droit"... Donc, il avait la possibilité d'être minoritaire... Pas du tout : il a choisi d'être majoritaire, il a dit : "Mais moi aussi, j'ai des enfants !". C'est-à-dire qu'il s'est mis du
côté de l'ordre, du côté majoritaire.
Et bien, être du côté majoritaire, ça signifie qu'on peut être majoritaire, de gauche, de droite, d'extrême-gauche : majoritaire. Ce dont on a besoin dans notre société, face à des problèmes si graves, c'est qu'il y ait des gens qui osent devenir minoritaires.
»
Index des pages
Cette page modifiée le 2004-12-29 à 00:24 est pointée par les pages :