Le verbe et les noms

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Comment construit-on des noms à partir d'un verbe et des verbes à partir d'un nom ? Comment un verbe et un nom peuvent être liés entre eux ?

En français, un marcheur, c'est celui qui marche, un parleur celui qui parle (mais on dit plutôt un orateur). Un automobiliste conduit une automobile (mais on ne dit pas «automobiler»), un vendeur vend, un acheteur achète, un marchand marchande-t-il ? Pas toujours... Un habitant habite, que fait un citoyen ? Un votant a voté, un voteur a... ? Un écrivain écrit en produisant de l'écriture. Un donateur donne, ou bien fait un don ; et on ne dit pas vraiment un «donneur», sauf s'il s'agit d'un donneur de leçons (et on dit pas un «leçonneur») ou d'un donneur d'ordres (et le mot «ordonnateur» existe, mais il s'agit plutôt d'un organisateur). Dans toute langue naturelle, les mots (verbes, noms communs, adjectifs) peuvent être rassemblés en familles, qui se sont constituées au cours du temps.

Lors de la construction d'une langue, une bonne idée est de systématiser une approche, avec des règles de dérivation dans le sens verbe vers nom, ou bien dans le sens contraire. Ou encore avec dérivation du nom et du verbe depuis une racine, ce qui en fait revient un peu au même. L'objectif est bien sûr de limiter l'effort d'apprentissage de la langue. Mais passons à des exemples concrets...

En espéranto, par exemple, la racine skrib- donne skribi (écrire), skribo (écriture) : le -i est la terminaison des verbes (à l'infinitif), le -o la terminaison des noms. Un écrivain se dit : verkisto, avec la racine verk- qui donne verko (écrit, œuvre) et verki (écrire, composer), et le suffixe -ist- pour marquer la profession ou la spécialisation. Comment dit-on « celui qui écrit » ? On pourrait utiliser le gérondif skribanto. La racine don- permet de construire doni (donner) et dono (un don). Mais comment dit-on un donateur ? Essayons avec chanter : sur la racine kant-, on construit kanti (chanter) et kanto (chant) ; un «chanteur» se dit kantanto si on veut simplement dire «celui qui chante», et kantisto si on veut indiquer un chanteur dont c'est le métier. Un donateur se dit donanto.
Sur la racine amik-, le nom amiko signifie ami, mais «amiki» n'a pas besoin d'exister dans le dictionnaire, il suffit de le construire (pour signifier «aimer amicalement»). L'«amitié» se dit amikaĵo (avec un j accent circonflexe).
Un «prisonnier» se dit kaptito, une «prison» karcero (il y a d'autres mots pour dire «prison», comme prizono).
En espéranto, quand le couple verbe/nom («...-i»/«...-o») existe, le nom désigne donc plutôt l'objet ou le résultat que l'agent, mais il n'y a pas de règle précise. Un choix doit parfois être fait, arbitrairement.

En vorlin, les verbes sont construits en ajoutant un suffixe aux noms (-i pour les verbes intransitifs, et -o pour les verbes transitifs). Par exemple, le nom gan (chant) donne gani (chanter). De même, le nom gev (don) permet de construire gevo (donner).

Ces exemples montrent qu'il n'est pas facile de rapprocher la forme du sens. Comme utiliser une racine puis des terminaisons et une série de suffixes intermédiaires pour infléchir le sens. Cette volonté, poussée à l'extrême, est la quête des langues philosophiques du 19e siècle et début du 20e : établir des règles sémantiques et construire les mots de façon à en percevoir le sens directement, comme si chacun était une petite image de ce qu'il représente.

Sans aller jusque là, et en restant au simple niveau des noms et des verbes de la même « famille », comment faire un choix, comment privilégier le sujet, le complément d'objet direct, ou le complément d'objet indirect lorsqu'on construit un nom à partir d'un verbe ou d'une racine commune ? Dans le concept de prison, on a en fait : le prisonnier, la prison ou le moyen de retenir captif, celui qui retient captif. Associé à un autre concept, on aura également plusieurs noms, mais qui n'auront pas les mêmes relations au concept. Il va donc être très difficile de généraliser des relations pour leur attribuer des formes syntaxiques. L'espéranto fournit de telles règles qui facilitent grandement l'apprentissage mais l'examen du vocabulaire montre qu'il a parfois fallu trancher arbitrairement ou ajouter des mots nouveaux.


Partons sur l'idée qu'un verbe représente une relation entre plusieurs éléments : un verbe est accompagné d'un sujet et de compléments. Pour reprendre les exemples précédents :
Pour chaque relation, on peut ainsi fixer les éléments qui entrent en jeu : leur signification et leur place, suivant la forme générale
Soit, en reprenant les exemples :

x1 verbe x2 x3 x4
celui qui écrit écrire ce qu'il écrit ce sur quoi il écrit ce avec quoi il écrit
celui qui donne donner ce qu'il donne à qui il le donne
celui qui parle parler à qui il parle ce dont il parle la langue qu'il utilise pour parler

Si on généralise l'utilisation de relations, un adjectif devient, par exemple : « x1 est vert », et un nom devient, par exemple : « x1 est un chat de la race x2 ». (Note : on voit ainsi comment faire disparaître le besoin du verbe être.)

Inventons des mots (avec une prononciation spéciale, "c" se dit "ch" et "u" se dit "ou") pour ces relations, qui se diront :

en français mot inventé relation
écrire ciska x1 ciska x2 x3 x4
donner dunda x1 dunda x2 x3
parler tavla x1 tavla x2 x3 x4
(être) vert crino x1 crino
(être un) chat mlatu x1 mlatu x2

Ici, en quelque sorte, on a privilégié une approche par les verbes (au contraire du vorlin qui pose les noms comme racines). Comment retrouver les noms maintenant ?

Inventons un petit mot grammatical, « le » (avec le "e" qui se prononcerait "é"), pour extraire le x1 de la relation. Inventons aussi « se » pour aider « le » à extraire le x2 de la relation. De même, « te » pour le x3 et « ve » pour le x4. De cette manière, nous pouvons construire les noms :

le ciska l'écrivain (celui qui écrit)
le se ciska l'écriture (ce qui est écrit)
le te ciska le support d'écriture (ce sur quoi on écrit)
le ve ciska l'ustensile pour écrire (ce avec quoi on écrit)
le dunda le donateur (celui qui donne)
le se dunda le don (ce qui est donné)
le te dunda le bénéficiaire (celui qui à qui on donne / celui qui reçoit un don)
le tavla l'orateur (celui qui parle)
le se tavla l'audience (celui qui écoute)
le te tavla le sujet du discours (ce qui est dit)
le ve tavla la langue du discours
le crino le vert (celui qui est vert)
le mlatu le chat (celui qui est un chat)
le se mlatu la race du chat

Vous venez en fait de voir une esquisse d'une langue très différente : le lojban où la construction de base est la relation.

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